Réparer les vivants (Maylis de Kerangal): Plan pour une lecture analytique

17 Mai Réparer les vivants (Maylis de Kerangal): Plan pour une lecture analytique

– Il est donneur.

C’est Sean qui fait cette déclaration et Thomas Rémige se lève brusquement de sa chaise, chancelant, rouge, le thorax en expansion sous l’effet d’un influx de chaleur, comme si son sang prenait de la vitesse, il s’avance vers eux, pile. Merci. Marianne et Sean baissent les yeux, sont plantés comme des piquets sur le seuil du bureau, interdits, leurs chaussures salissent le sol, y déposent de la gadoue et des herbes noires, eux-mêmes dépassés par ce qu’ils viennent de faire, par ce qu’ils viennent d’annoncer – donneur, donneur, donner, abandonner, les mots s’entrechoquent au creux de leurs tympans, ils vrillent en série. Le téléphone sonne, c’est Révol, Thomas lui annonce rapidement que c’est bon, trois mots rapides dans un langage crypté que Sean et Marianne ne captent pas, les acronymes et la vitesse d’élocution destinés à brouiller la compréhension, et bientôt ils quittent le bureau de la coordination pour regagner la salle où ils se sont entretenus. Révol est là qui les attend, ils sont quatre à présent et le dialogue se réinstaure aussitôt car Marianne, d’emblée, souffle: maintenant, il se passe quoi maintenant?

Il est dix-sept heures trente. La fenêtre de la pièce est ouverte comme s’il avait fallu la recharger en atmosphère vierge, le dialogue précédent l’ayant épuisée, gâtée – souffles, larmes, sueurs. Au-dehors, une bande de pelouse à l’aplomb du mur, une chaussée de bitume, et entre les deux, une haie à hauteur d’homme. Thomas Rémige et Pierre Révol prennent place sur les chaises vermillon tandis que Marianne et Sean retournent sur le canapé vert pomme, leur angoisse est palpable – toujours cet écarquillement des yeux qui plisse le front et augmente le blanc autour des pupilles, et toujours ces lèvres entrouvertes, prêtes à crier, et l’attention de tout le corps durcie dans l’attente, dans la crainte. Ils n’ont pas froid, pas encore.

Nous allons procéder à une évaluation intégrale des organes, et transmettre ces éléments au médecin de l’Agence de la biomédecine qui, en fonction de ces informations, peut proposer un ou plusieurs prélèvements, après quoi nous organiserons l’intervention elle-même au bloc opératoire. Le corps de votre enfant vous sera présenté demain matin. Révol a parlé, accompagnant chaque ressaut de phrase d’un geste de la main, décalquant dans l’atmosphère les étapes de la prochaine séquence. Il y a beaucoup d’informations dans cette phrase pourtant trouée en son milieu, une zone opaque qui catalyse leur peur: l’intervention elle-même.

Sean soudain prend la parole: qu’est-ce qu’on va lui faire, concrètement? Il a dit « concrètement » – n’a pas émis ce balbutiement étranglé mais a tendu sa question, courageux en cet instant, soldat qui monte au feu, poitrail offert à la mitraille quand Marianne serre les dents sur la manche de son manteau. Ce qui aura lieu cette nuit dans l’enclave du bloc, l’idée qu’ils s’en font, ce morcellement du corps de Simon, sa dispersion, tout cela les épouvante mais ils veulent savoir. Rémige inspire longuement avant de répondre: on incise le corps, on prélève, on referme. Des verbes simples, des verbes d’action, des informations atonales pour contrecarrer la dramatisation liée à la sacralité du corps, à la transgression de son ouverture.

Problématique: Comment la violence est-elle révélée dans cet extrait?

Plan proposé:

I/ Une brutalité omniprésente

A. Laideur et souillure

  • Enfermement
  • Salissures
  • Couleurs criardes

 

B. Tension

  • Soudaineté
  • Rapidité
  • Phrases réduites au minimum (« il est donneur », « c’est bon ») pour dire l’essentiel

 

C. Déshumanisation

  • « comme des piquets »
  • Monde de la technique, l’humain semble oublié
  • Jamais le prénom de Simon n’est prononcé

 

II/ Des corps en souffrance

A. Lutte épuisante

  • Peur
  • Fatigue
  • Combat, « soldat qui monte au feu »

 

B. Déformation

  • « thorax en expansion »
  • « écarquillement des yeux »
  • « attention de tout le corps durcie »

 

C. Morcellement

  • Les corps sont évoqués par morceaux
  • Destruction de la personne
  • Transgression fondamentale

 

III/ Un langage qui n’apaise pas

A. Impersonnel

  • absence des marques du discours direct: perte des repères de l’énonciation
  • « on »
  • « informations atonales »

 

B. Fermé sur lui-même

  • Répétitions
  • Pas d’échanges, les questions restent sans réponses
  • Incompréhension, langage « crypté »

 

C. Froid

  • Aucune expression du sentiment, simple présentation d’un processus bien rôdé (« nous allons procéder… »)
  • Refus de la « dramatisation » donc de l’humain
  • Langage dont il manque l’essentiel, « phrase […] trouée en son milieu »

 

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