La Vengeance d’une femme (Barbey d’Aurevilly): Plan pour un commentaire littéraire

07 Fév La Vengeance d’une femme (Barbey d’Aurevilly): Plan pour un commentaire littéraire

Tressignies se disait confusément tout cela en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui marchait le long du boulevard, sinueusement, le coupait comme une faux, plus fière que la reine de Saba du Tintoret lui-même, dans sa robe de satin safran, aux tons d’or, – cette couleur aimée des jeunes Romaines, – et dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glacés et luisants, comme un appel aux armes ! Exagérément cambrée, comme il est rare de l’être en France, elle s’étreignait dans un magnifique châle turc à larges raies blanches, écarlate et or ; et la plume rouge de son chapeau blanc – splendide de mauvais goût – lui vibrait jusque sur l’épaule. On se souvient qu’à cette époque les femmes portaient des plumes penchées sur leurs chapeaux, qu’elles appelaient des plumes en saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme ; et la sienne exprimait bien autre chose que la mélancolie. Tressignies, qui croyait qu’elle allait prendre la rue de la Chaussée-d’Antin, étincelante de mille becs de lumière, vit avec surprise tout ce luxe piaffant de courtisane, tout cette fierté impudente de fille enivrée d’elle-même et des soies qu’elle traînait, s’enfoncer dans rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de ce temps ! Et l’élégant, aux bottes vernies, moins brave que la femme, hésita avant d’entrer là-dedans… Mais ce ne fut guère qu’une seconde… La robe d’or, perdue un instant dans les ténèbres de ce trou noir, après avoir dépassé l’unique réverbère qui les tatouait d’un point lumineux, reluisit au loin, et il s’élança pour la rejoindre. Il n’eut pas grand-peine : elle l’attendait, sûre qu’il viendrait ; et ce fut, alors, qu’au moment où il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu’il pût en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec toute l’effronterie de son métier. Il fut littéralement aveuglé de la magnificence de ce visage empâté de vermillon, mais d’un brun doré comme les ailes de certains insectes, et que la clarté blême, tombant en maigre filet du réverbère, ne pouvait pas pâlir.

Problématique: Quelle vision de la femme s’exprime à travers ce portrait?

Plan proposé:

I/ Le portrait d’une séductrice

A. Belle

  • Couleurs
  • Luxe des matières (« satin », « soies », « or »)
  • Champ lexical de la splendeur (« splendide », « magnificence », « magnifique », comparaison avec le tableau du Tintoret)

 

B. Attirante

  • « en mettant son pas dans le pas de cette femme »
  • Sensualité (marche chaloupée, « lui vibrait jusque sur l’épaule »)
  • « hésita […] mais ce ne fut guère qu’une seconde »

 

C. Provocante

  • « exagérément cambrée »
  • « avec toute l’effronterie de son métier »
  • Vulgarité (« mauvais goût », « fierté impudente de fille enivrée d’elle-même », « soies qu’elle traînait »)

 

II/ Mais terriblement inquiétante

A. Mystérieuse

  • Silence (inquiétant)
  • « comme il est rare de l’être en France »
  • Elle semble en savoir plus que Tressignies (« elle l’attendait, sûre qu’il viendrait »)

 

B. Ambiguë

  • A la fois reine et prostituée
  • Animalité (« comme les ailes de certains insectes », « piaffant », « sinueusement »: fait penser au serpent)
  • Elle est à la fois lumière et ténèbres, personnage de l’oxymore (« splendide de mauvais goût »)

 

C. Dangereuse

  • « coupait comme une faux », « crier », « comme un appel aux armes ! »
  • Elle est celle qui entraîne vers la chute, la perdition (mouvement vers le bas et l’obscur)
  • Elle est sans pitié (« Rien ne pleurait en cette femme »)

 

III/ La femme fatale

A. Image de l’éternel féminin

  • De tous les temps (« reine de Saba du Tintoret », « jeunes Romaines »)
  • De tous les lieux (« Chaussée-d’Antin », « rue Basse-du-Rempart », « turc », « Saba »)
  • Elle n’a pas de nom, elle n’a pas d’âge.

 

B. Et objet de désir

  • Elle est l’objet de la quête : il ne fait que la suivre et ne voit qu’elle, longues phrases mimétiques de cette quête.
  • « il s’élança pour la rejoindre », « il la rejoignit »: rien ne résiste au désir de la posséder.
  • Elle devient « la robe d’or » (métonymie); idole ? trésor ?

 

C. Elle reste incompréhensible, inconnaissable

  • A la fois reine et prostituée, elle surprend toujours (« T, qui croyait que […] vit avec surprise »)
  • Elle est masquée (par ses vêtements, par son maquillage outrancier), on ne peut l’atteindre
  • Il y a en elle un part de surnaturel : « ne pouvait pas pâlir » => la lumière du réverbère n’a pas d’effet sur elle; son regard aveugle Tressignies (elle peut tuer).

 

Conclusion : Portrait de la femme fatale. A mettre en relation avec l’image de la femme chez Baudelaire (Les Fleurs du Mal), qui peut ouvrir la voie aussi bien vers le spleen que vers l’Idéal.

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